Frangine


Joachim entre en Terminale. Dernière année de bahut. Pauline, sa sœurette entre en seconde. Première année au bahut.
Frangine, j’adore ce mot. Familier. Ce n’est pas un très joli mot, mais il suggère bien les relations entre frères et sœurs : pas toujours tendres, mais tout de même attentionnées, l’air de rien.
Dans leur famille, Joachim et Pauline mènent une vie heureuse et somme toute ordinaire. Maline et leur mère sont des parents équilibrés et équilibrants. Mais elles sont homosexuelles. Pauline prend très brutalement conscience de l’homophobie à son entrée au lycée.
Frangine, c’est d’abord une histoire d’adolescente qui grandit, avant d’être une histoire sur l’homoparentalité. Sorti en avril 2013, un moment dans la société française où le mariage pour tous était en grand débat. Avant la promulgation de la loi en mai 2013. Je ne pense pas que ce soit du hasard.
Marion Brunet nous raconte une histoire qu’on a envie de lire, oubliant ainsi la « thématique de l’homoparentalité ». On a peur pour Pauline qui nous entraîne dans sa chute, on est attendri par ce grand frère, démuni face au désarroi de sa sœur. On est sensible aux relations de ce couple de femmes qui ressemble tant à tous les couples. Elles sont désarmées et inquiètes pour leur fille, qu’elles voudraient préserver de la dureté de la vie (qui ne souhaite pas ça pour ses enfants ?). Les vieux démons ressurgissent avec leurs questionnements existentiels, bouleversant leur équilibre.

A propos de Joachim, le « pas héros de cette histoire »

C’est à travers son regard que l’on voit les autres personnages et que l’on prend connaissance de l’histoire. Il est rassurant : on pressent dès le début qu’il va y avoir un sacré bouleversement familial, on est un peu inquiet, mais Joachim nous raconte les faits avec un petit temps de décalage qui nous fait ressentir un « bon ça va être compliqué, mais ça va bien se passer, s’il le raconte comme ça ». Il a un petit ton ironique, signe de distance, de dédramatisation. Qui n’empêche pas le drame d’être là. Cette manière d’être fait de Joachim un personnage très attachant. C’est également lui le gardien des souvenirs familiaux et il les transmet avec une bienveillance toute fraternelle et presque paternelle à sa sœur. Il rappelle les origines, installe un socle solide, nécessaire pour se ressourcer et faire face aux bouleversements de l’adolescence.
Joachim représente en fait une figure masculine assez traditionnelle et conforme à ce que la société attend et répand de l’image de l’homme. Protecteur, parfois impuissant, mais toujours là en filet, qui met de la distance et rappelle les fondamentaux. C’est étrange comme ce personnage équilibre le récit en même temps qu’il interroge l’homoparentalité dans les débats qui agitent la société avec les rôles dévolus aux hommes et aux femmes dans l’éducation des enfants. Comme si, inconsciemment, on était tous un peu prisonniers de modèles archaïques, véhiculés depuis des lustres et relayés un peu partout : les femmes, qui s’occupent des enfants, mère nourricières, bienveillantes, compréhensives. Les femmes qui représentent l’intérieur. Les hommes qui « font bouillir la marmite », plus absents, moins compréhensifs, moins doux. Est-ce que du coup, Joachim ne serait pas là pour prendre ce relais, du « rôle » de l’homme quand Maline, qui symbolise ces valeurs-là dans le livre, ne peut momentanément plus les représenter auprès de Pauline ?

A travers le traitement des personnages, Frangine interroge la cellule familiale : il y a des fondamentaux dans la transmission de valeurs, dans l’éducation, mais la vie de famille n’est –elle pas plutôt question de rôle, de place que chacun a, plutôt que de rôle attribué par la société à l’homme ou la femme ?

Bon, il faut le lire, de toutes façons !

Lisa



  • Auteur : Marion Brunet
  • Éditeur : Sarbacane, eXprim’
  • Parution : 2013
  • Prix : 14,90 €

  • Âge : Ados/Adultes
  • Genre : Roman
  • Thématique : Adolescence / Famille / Homoparentalité
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